Protéger la flamme — par Otto Scharmer

Cercles de présence radicale en temps d’effondrement

Traduction : Véronique Campillo

Figure 1: Kelvy Bird

Installé dans le train de la Räthische Bahn, de retour de Pontresina, en altitude dans les belles Alpes suisses. Enveloppé par la présence des glaciers en train de fondre, je repense aux deux rencontres qui ont eu lieu ici plut tôt dans la semaine : le Forum Mondial de l’Ethique (WEF, World Ethics Forum), qui a rassemblé environ 250 participants, et la réunion annuelle du Conseil Mondial du Futur (WFC, World Future Council), une rencontre de 50 acteurs du changement global issus de la société civile, des gouvernements, du monde académique et des entreprises. Deux rencontres organisées pour réimaginer notre chemin vers un futur régénératif, pacifique et juste.

En réfléchissant à ces rencontres, et à d’autres événements du même ordre de ces derniers mois, j’en dégage trois grands sujets. Ils sont mis en évidence également dans le rapport de l’ONU sur le Développement humain 2021–2022 (UN Human Development Report 2021–2022) tout juste publié, ainsi que dans l’étude menée par le Club de Rome, 50 ans après son livre fondateur Les limites à la croissance (dans un monde fini). Cette nouvelle étude s’intitule Earth for All: A Survival Guide for Humanity, qui devrait paraître d’ici à la fin du mois. Il s’agit d’une initiative collaborative pilotée par la Commission pour la transformation économique (Transformational Economics Commission), un groupe de penseurs, de scientifiques et d’activistes pionniers en matière d’économie, réunis par le Club de Rome.

Le premier sujet est le suivant : nous vivons une époque où la rupture et l’effondrement s’accélèrent. Nous en voyons les symptômes dans la dégradation de notre écosystème, souvent décrit comme « le pire en 1000 ans » pour ce qui concerne les inondations et les sécheresses, la déstabilisation du climat, les nappes phréatiques qui se vident, la perte de terres arables et une chute alarmante de la biodiversité. Nous les observons dans l’effondrement du système social, l’augmentation de la polarisation, des inégalités, du racisme, de la violence et de la guerre, ainsi que dans les prémices de la migration climatique de masse.

Le deuxième est le sentiment de naufrage qui émerge lorsque nous pensons à tout cela, un sentiment comme : « on dirait bien qu’il n’y a plus rien que nous puissions faire maintenant — c’est peut-être trop tard. » En d’autres termes, nous assistons à une dépression collective contagieuse qui façonne le regard, notamment celui de notre jeunesse, laquelle devra supporter à l’avenir les conséquences de notre défaillance sociétale.

Le troisième est un paradoxe : nous disposons d’à peu près toutes les connaissances nécessaires pour éviter l’effondrement de notre civilisation — nous avons l’essentiel de la connaissance, des technologies, et des moyens financiers pour changer le cours des choses — et pourtant, nous ne le faisons pas. En bref : au cours des 50 dernières années, nos comportements collectifs dénotent une énorme fracture entre le savoir et le faire.

Avant d’entrer dans les détails sur la manière de transformer cette fracture — et notamment d’aborder les principales conclusions de l’étude Earth for All — commençons par contempler la signification profonde de ces trois sujets.

Que nous disent-ils ? Que nous vivons un moment de transition dans lequel une civilisation se meurt et une autre est sur le point de naître. Et qu’en tant que gardiens de la planète Terre et de l’ensemble des espèces qui y vivent, nous sommes chargés de protéger la flamme de nos potentiels futurs les plus élevés.

L’historien britannique Arnold Toynbee, qui a étudié l’avènement et la chute de nombreuses civilisations, a découvert que les structures d’une civilisation s’effondrent lorsque les dirigeants et leurs institutions ne sont plus capables d’apporter une réponse créative aux principaux défis de leur époque. Un effondrement civilisationnel — potentiellement porteur de régénération — est un processus comportant trois caractéristiques principales :

1. Une réalité difficile : nous voyons clairement les symptômes de l’accélération de la dégradation, de la désintégration, de l’éclatement et de l’effondrement aux niveaux social et écologique.

2. Des champs de conversation collective : nous observons une rupture de la capacité à détecter le sens de la situation actuelle et d’y répondre dans la mesure où nous avons perdu la capacité à tenir des conversations à propos de ce qui arrive. Le problème est encore exacerbé par l’impact toxique de l’argent sale dans la sphère politique et dans les business models des grandes entreprises technologiques détenant les médias sociaux, qui amplifient la désinformation, la polarisation et les émotions négatives.

3. L’esprit humain : nous observons une augmentation massive du nombre de personnes faisant face à des problèmes de santé mentale. Selon le Rapport 2022 sur le développement humain, une personne sur huit sur la planète est confrontée à des problèmes de santé mentale. Notre sentiment collectif d’impuissance nous empêche de répondre avec inventivité aux défis actuels.

Vous connaissez peut-être cette vieille blague sur la complexité : si vous n’êtes pas dans la confusion, c’est que vous n’êtes pas dans le coup. À la lumière de la situation actuelle, on pourrait dire : si vous n’êtes pas en dépression, c’est que vous n’êtes pas dans le coup. Je voudrais offrir ici une autre interprétation de la dépression qui alourdit si considérablement notre époque. Je vois notre état collectif comme un signe d’espoir (dans la mesure où il signifie que nous sommes en train de quitter la phase du déni).

Voici un fait (supposément anecdotique). Au MIT, j’ai souvent participé à des simulations de groupe avec le Pr. John Sterman et ses collègues du System Dynamics Group, qui conduisent des scénarios et des jeux de rôles avec des leaders de différents secteurs et zones géographiques. Chaque participant rejoint une équipe qui représente les pays et les intérêts clés dans les négociations sur le climat. À l’issue d’un temps d’étude et de débats, chaque équipe présente des propositions et des décisions qui sont enregistrées dans un modèle informatique prédictif programmé pour évaluer scientifiquement l’impact régional des propositions d’ici à la fin du siècle. Les participants peuvent observer directement l’impact collectif de leurs décisions, qui pratiquement à chaque fois, débouchent dans un premier temps sur le désastre et l’effondrement. Cela reflète bien nos comportements collectifs actuels.

Ayant vu les résultats des projections, les équipes entament alors un second round de débats, négociations, décisions. En bref, les participants commencent par des décisions qui répliquent la réalité actuelle, mais à mesure que leur conscience collective s’éveille, ils VOIENT l’impact de leurs biais décisionnels. Lentement, leurs comportements collectifs commencent à changer. L’évolution des schémas de construction du sens et de prise de décision que j’ai pu observer à ces occasions suit globalement les quatre étapes suivantes :

1. Le déni : ignorer l’impact véritable de nos décisions sur l’avenir (« ce n’est pas mon problème »),

2. La distanciation : reconnaître le problème, mais en imputer la faute à d’autres (« c’est de leur faute, je n’y suis pour rien »),

3. La dépression : après avoir réalisé que le déni et la distanciation ne résolvent rien, entrer dans le sentiment du naufrage (« c’est trop tard »).

4. L’écoute profonde et la co-créativité : faire en sorte d’habiter pleinement l’instant, de maintenir le regard fixé sur le réel, puis lâcher prise (sur l’ancien) afin de permettre l’émergence de nouveaux possibles. Dans la simulation, cette étape conduit souvent les participants à de nouvelles manières radicales de collaborer et de cocréer tout en agissant à partir d’une conscience partagée du tout.

L’illustration ci-dessus, réalisée par Kelvy Bird, nous permet de visualiser ce schéma en disposant ces quatre étapes dans le processus de transformation en U. Elle suggère que notre sentiment collectif de dépression n’est pas la fin de l’histoire. Au contraire, il peut constituer le début d’un voyage collectif visant à générer une réponse co-créative. Mais même si cette interprétation plus optimiste de notre état actuel est juste, la grande question reste, à l’évidence : comment passer de l’état de dépression à l’écoute profonde et la créativité collective ?

Si un visiteur amical de la planète Mars devait atterrir aux USA aujourd’hui et étudier nos comportements collectifs, que remarquerait-il ? Qu’est-ce qui le surprendrait ?

Voici un modèle que, selon moi, tout observateur extraterrestre un peu malin ne pourrait manquer de remarquer :

1. La sécurité : la plus grosse superpuissance militaire mondiale, armée jusqu’aux dents et occupant 800 bases militaires à l’étranger dans plus de 70 pays, concentre toutes ses forces pour parer à des dangers censés s’amasser le long de ses côtes. Or, chaque fois que la menace et les dangers touchent le pays, ils semblent trouver leur origine à l’intérieur de ses propres terres (comme par exemple les attaques terroristes du 11 septembre, l’attaque du Capitole du 6 janvier, les risques climatiques, les attaques de civils par des citoyens armés…).

2. La santé : le pays le plus riche de la planète produit les plus mauvais résultats sanitaires, avec une espérance de vie en baisse, et ce, même avant la pandémie. En 2019, l’Académie nord-américaine de pédiatrie a publié un rapport établissant que « les troubles de santé mentale ont dépassé les problèmes de santé physique » et que c’est devenu le problème le plus courant provoquant des « déficiences et limitations » parmi les adolescents. Même si la principale menace est passée de externe (accidents, drogues) à interne (santé mentale), le système actuel — la formation des professionnels de santé et les réponses d’urgence — reste focalisé sur ces menaces externes.

3. Gouvernance économique : toutes les économies modernes reposent sur la division du travail. C’est la clé de la productivité. Mais celle-ci pose un défi de coordination. Comment remettre tout ensemble une fois que la division du travail a séparé tous les éléments les uns des autres ? Jusqu’ici, nous avons compté sur deux puissants mécanismes externes de coordination — la main invisible des marchés et la main visible des gouvernements. Pendant toute une période de l’histoire récente, la puissance de syndicats a permis d’équilibrer ces forces, tout au moins pour certaines parties prenantes. Mais notre perspicace chercheur Martien ne pourrait manquer d’observer qu’aucun de ces mécanismes traditionnels à lui seul ne suffit à prendre en charge les défis actuels.

Nos mécanismes de coordination doivent évoluer. Au lieu de compter sur des mécanismes externes, nous devons intérioriser l’impact collectif, coordonner et agir à partir de la conscience partagée du tout. J’appelle cela Action Collective à partir de la Conscience Partagée (CASA, Collective Action from Shared Awareness). Une première étape dans cette orientation vers des systèmes basés sur la conscience a été franchie en début d’année à Stockholm avec le lancement des Objectifs Intérieurs de Développement (IDG, Inner Development Goals), en complément des Objectifs de Développement Durable (SDG, Sustainable Development Goals), afin de construire des capacités de transformation capables de remédier à la fracture entre le savoir et le faire.

Le chercheur Martien pourrait relever dans son calepin un étonnant décalage entre la forme et la fonction des institutions, censées soutenir le bien-être des citoyens. C’est un enjeu de développement crucial de notre époque : quel que soit le système, nous devons rapprocher la forme et la fonction, ce qui reviendrait à réduire la fracture entre le savoir et le faire. Nous avons appris que remédier à ce décalage exige de nous une reconnexion aux aspirations humaines les plus profondes et à la capacité des humains à se développer intérieurement et à vivre en harmonie avec la planète et avec les autres. Il s’agit donc de mettre en pratique cette aspiration et cette capacité à transformer nos institutions, nos sociétés, et notre relation à la terre. Or cela ne peut se produire que si nous approfondissons notre relation à nous-mêmes ou, en d’autres termes, si nous intériorisons les externalités (nos angles morts), afin de répondre de manière plus appropriée aux défis de notre temps.

Revenons à notre grande question : somme-nous en plein naufrage ou allons-nous nous éveiller ? De mon point de vue, la réponse dépendra du fait d’avoir tenté — ou non –, et d’être parvenus, à créer de nouveaux types d’infrastructures sociétales d’apprentissage de la transformation, des infrastructures capables de nous connecter à, et d’activer la capacité humaine à la transformation individuelle et collective.

Lors du Forum économique mondial, les deux premiers jours ont débuté par un petit cercle de soutien de quelque 50 personnes qui furent nommées gardiens et gardiennes du feu. Lorsque ce fut mon tour de m’exprimer, j’évoquai un moment de ma vie d’étudiant qui m’avait ému. En 1986, j’avais assisté à la remise à Joseph Beuys du prix Wilhelm Lehmbruck de sculpture. Ce fut probablement le dernier discours public de Beuys, peu de temps avant son décès. Il parla de la flamme que Lehmbruck avait représentée pour inspirer l’ensemble de son œuvre. Il conclut ainsi son discours : « Protégeons la flamme ! — Schütze die Flamme! » Ces mots avaient provoqué en moi une résonance profonde.

À cet instant, c’était comme si cette petite flamme, qui représente l’essence de l’esprit humain, ne dépendait que des personnes comme nous, qui la reçoivent, la protègent et la font passer à la génération suivante. Lorsque Beuys acheva son discours avec cette phrase — Protégeons la flamme ! — je sentis que je venais de recevoir la flamme, peut-être comme il l’avait lui-même ressenti des années auparavant. Protéger la flamme est très différent de, disons, transporter ou agiter une torche. Ce que j’avais vu dans mon œil intérieur ressemblait bien plus à la flamme d’une chandelle : vous la tenez d’une main et de l’autre, vous protégez la flamme, en maintenant le tout au plus près de votre cœur.

Et c’est peut-être cela qui est si nécessaire aujourd’hui. Parce que l’urgence planétaire est déjà si fragile, chacun de nous doit tenir et protéger la flamme en la tenant au plus près de son cœur.

Mon collègue du MIT, Peter Senge, aime à dire que ce qui est le plus systémique est essentiellement personnel et interpersonnel. Cette notion résonne profondément avec la notion de sculpture sociale dont Joseph Beuys est à l’origine, et qui selon lui englobe l’ensemble des relations humaines. C’est dans cet esprit que je veux maintenant vous inviter à visiter l’autre extrémité du spectre : l’angle macro-systémique. Pour aborder de manière adéquate la crise aux multiples facettes à laquelle nous faisons face, il convient d’opérer selon moi trois transformations macro-économiques :

1. Transformer l’égo-économie en éco-économie

2. Transformer la gouvernance top-down en gouvernance distribuée et dialogique

3. Transformer le système éducatif centré sur l’évaluation en système générateur d’un meilleur futur

Un chemin possible vers cette transformation économique sera présenté à l’ONU dans le cadre de la nouvelle étude du Club de Rome d’ici à la fin du mois. Celui-ci se concentre sur cinq objectifs majeurs :

1. Éliminer la pauvreté : la pauvreté extrême a fortement décliné au cours des 50 dernières années. Mais aujourd’hui encore, presque la moitié de l’humanité vit dans la pauvreté, survivant avec moins de 4 dollars US par jour. Les priorités :

· Création d’un nouveau « droit de tirage spécial » pour allouer plus d’un trillion de dollars US aux pays pauvres afin d’investir dans la création d’économies régénératives (actionnable par le FMI).

· Abandon des droits de propriété intellectuelle pour les renouvelables et les technologies de santé soumis à droits déposés (actionnable par l’OMC).

2. Réduire les inégalités : Dans de nombreux pays, les 10 % les plus riches s’octroient 50 % du revenu national. C’est une recette infaillible pour générer des sociétés profondément dysfonctionnelles et polarisées. Les priorités :

· Taxation progressive et fermeture des niches fiscales internationales

· Création de fonds citoyens pour donner à chacun une part équitable de la richesse nationale (Revenu de base universel)

· Réhabilitation des femmes : investissements massifs dans l’éducation et la dignité des filles et des femmes. Par exemple : selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture de l’ONU, si toutes les femmes petites propriétaires de terres recevaient un accès égal aux ressources de production, leurs recettes agricoles augmenteraient de 20 à 30 %. 100 à 150 millions de personnes cesseraient de souffrir de la faim. Les priorités :

o Augmenter l’accès à l’éducation des filles et des femmes.

o Œuvrer à l’égalité de genre pour l’accès aux postes à responsabilité dans les institutions.

3. Transformer l’agro-alimentaire : l’industrie agro-alimentaire est l’une des plus importantes sources de gaz à effet de serre, responsable de la déforestation, de la perte de terres cultivables et de biodiversité, et de pollution des eaux. Les priorités :

· Abandonner le subventionnement de l’agriculture industrielle (selon un récent rapport de l’ONU, plus de 90 % des 540 milliards de dollars US consentis aux exploitations agricoles produisent des effets néfastes pour la planète et ses habitants).

· Réduire le gaspillage alimentaire et promouvoir les alimentations saines et riches en légumes.

4. Transformer les systèmes énergétiques : Les Accords de Paris prévoient de limiter, au cours de ce siècle, l’augmentation de la température à 2°C au-dessus des niveaux préindustriels, ce qui implique de réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre tous les 10 ans, afin d’atteindre zéro d’ici à 2050. Les priorités :

· Revoir la conception des systèmes à énergie fossile en vue de leur élimination progressive.

· Augmenter l’efficacité énergétique, réduire la consommation.

· Electrifier tout ce qui peut l’être et l’alimenter par des sources renouvelables.

Toutes ces mesures sont réalisables et elles se renforceraient les unes les autres, ainsi que le démontre la simulation à la base de cette étude. En outre, les ressources nécessaires sont directement disponibles. Le coût estimé de la mise en œuvre des priorités relatives à l’urgence planétaire s’élèvent à 2–5 % du PIB mondial. En comparaison, dans les cas d’urgence nationale tels que les guerres, les gouvernements vont souvent jusqu’à y consacrer 50 % de leur PIB. Par conséquent, si nous avons les ressources et les solutions, pourquoi ne les mettons-nous pas en œuvre ?

La réponse à cette question est liée à la gouvernance. Nos structures décisionnelles actuelles opèrent souvent sous l’influence perverse de groupes d’intérêts organisés qui favorisent les structures agiles et capables de s’organiser avec facilité (les industries monopolistiques) par rapport aux grosses structures qui n’y parviennent pas (celles qui œuvrent dans l’intérêt de tous les citoyens), mais qui favorisent également les citoyens ayant voix au chapitre (les générations actuelles) sur ceux qui ne l’ont pas (les générations futures et la planète elle-même). Le désir de transformation a même provoqué des contrefeux de la part de certains groupes d’intérêts. Le film Exhibit A, diffusé aux USA au début des années 2000, une production massivement financée par l’industrie climato-sceptique, a réussi à retourner l’opinion publique quant à la taxe carbone (source : Dark Money).

Par conséquent, le problème auquel nous sommes confrontés est que, même si 3 citoyens sur 4 des pays du G20 soutiennent le combat contre les inégalités sociales et le changement climatique, nos systèmes de gouvernance ne le font pas. Ce qui me donne de l’espoir actuellement, c’est que de nombreux décideurs des pouvoirs publics et des entreprises déclarent en privé qu’ils reconnaissent que ces transformations sont devenues nécessaires. Individuellement, ils souhaitent rejoindre un autre narratif du futur. Mais ils ne savent pas comment.

La gouvernance est une question de géométrie du pouvoir. La question se pose donc de revoir la conception de nos systèmes de gouvernance démocratiques et de les faire évoluer de manière à ce que l’on considère comme pertinente dans les processus de prise de décision l’aspiration largement partagée au changement que nous constatons aujourd’hui dans pratiquement tous les pays.

Le Chili est l’un des premiers exemples de pays s’aventurant sur ce nouveau territoire. Plus de 80 % des Chiliens soutiennent une nouvelle constitution. Mais lors du référendum constitutionnel, plus de 60 % des votants ont voté contre. Cela montre à quel point il importe de créer des infrastructures plus adaptées au dialogue véritable — pour penser ensemble en partageant les différents avis et idéologies — afin de réimaginer et redonner forme à un futur servant la prospérité humaine et planétaire. Ce qui se passe au Chili préfigure ce qui va arriver dans les autres pays : un effondrement (potentiel ou avéré) de l’ordre social, qui permettra de renégocier et réimaginer un nouveau contrat social.

Alors comment faire évoluer nos structures décisionnelles et de gouvernance pour les rendre plus distribuées, dialogiques et directes ?

Pour que cela fonctionne, nous devons transformer nos systèmes d’éducation et d’apprentissage tout au long de la vie. Si de nombreux établissements ont évolué de l’apprentissage par cœur vers des modalités plus centrées sur l’apprenant, l’éducation continue à se focaliser sur la construction d’apprentissages et de compétences individuels. Nous sommes loin des modèles capables de transmettre la compétence à co-sentir et à co-créer le futur.

$$$Figure 2: Quatre étapes de l’évolution des systèmes, quatre systèmes d’exploitation (Source : Scharmer, 2018)

La Figure 2 montre que l’évolution de nos institutions d’enseignement et de formation (colonne 1) suit la même tendance que celle des autres secteurs (santé, alimentation, finance, développement, gouvernance et société civile).

Le même scénario se dessine dans l’ensemble de ces secteurs :

· transformer le système d’exploitation basé sur la production et l’efficience en un système nouveau basé sur les résultats et l’expérience utilisateur ;

· partir de là pour progresser vers un système d’exploitation tenant compte du futur émergent, basé sur la régénération et la conscience de l’écosystème.

Chacun de ces basculements essentiels nécessite l’adoption d’un nouveau système d’exploitation qui utilise de nouvelles règles et s’enracine dans un autre paradigme de pensée et un autre ensemble de compétences collaboratives.

Le plus important problème systémique actuel est dû au fait de vouloir résoudre des problèmes de type 4.0 avec des mécanismes de réponse encore et toujours basés sur des modalités 2.0 et 3.0.

Cela nous amène à la question de l’apprentissage et du leadership. Qu’est-ce qui nous empêche de nous engager plus pleinement dans des modes d’action 4.0 ? J’y vois principalement trois écueils :

· Les infrastructures institutionnelles ne sont pas capables de rassembler l’ensemble des acteurs concernés pour co-créer et co-piloter le système.

· Il nous manque des outils et des compétences de leadership permettant de faire évoluer la conscience des parties prenantes d’un système en silo vers une vision systémique, c’est-à-dire de l’égo à l’éco.

· L’insuffisance de mécanismes financiers pour financer et développer ces trois aspects.

Encore une fois, quel chemin emprunter pour combler la fracture entre le savoir et le faire et surmonter ces trois écueils ? Il nous faut adopter des processus 4.0 pour transformer véritablement nos systèmes économiques, de gouvernance et de leadership. Nous devons libérer le désir profond et partagé de vivre en harmonie les uns avec les autres et avec notre planète.

Mais ces transformations ne se feront pas d’elles-mêmes. Elles ne se produiront que si elles sont supportées par de nouvelles infrastructures d’apprentissage sociétal qui soient scalables, locales et régionales, et faisant appel à la transformation des personnes comme porte d’entrée de la transformation des systèmes.

Alors que je termine la rédaction de cet article, j’ai quitté Zurich depuis longtemps et mon vol de retour vient d’entamer sa descente sur Boston. Je voudrais conclure par une question : comment cela va-t-il vraiment fonctionner, si tant est que ce soit possible ? LE « cela » étant : la transition d’une civilisation qui se meurt vers une autre, qui cherche à naître.

Nous savons qu’il ne sera pas facile de franchir ce pas. Nous savons que la solution à nos problèmes, dans ce siècle, n’est ni Big Government, ni Big Money et moins encore Big Tech. Évidemment, nous avons besoin des trois — les gouvernements, le capital et la technologie. Mais ce dont nous avons le plus besoin est d’un basculement profond dans la qualité de nos relations, qui nous permette de protéger et entretenir la flamme.

Quand les systèmes s’effondrent, que nous reste-t-il ? Nous sommes livrés les uns aux autres. Nous devenons dépendants de nos relations. Nous dépendons de notre relation avec notre Mère Nature, de nos relations interpersonnelles, et de notre relation à notre Soi émergent. Ce sont là nos trois sources pour protéger, entretenir et cultiver la flamme.

Si cela est vrai, alors le levier le plus important pour progresser dans notre voyage collectif de transformation consiste à créer des structures favorisantes pour le soutien des leaders, des citoyens et des communautés dans leur démarche de passage d’une relation extractive à une relation régénérative, en effectuant ce déplacement des consciences d’une sensibilité égo-systémique vers une sensibilité éco-systémique, autrement dit d’une vision en silo à une vision globale.

Au Presencing Institute, cela fait plus de 15 ans que nous expérimentons la construction et la montée en puissance de ces types d’infrastructures de sensibilisation sur un large éventail de points d’acupuncture sociétaux, impliquant plus de 20 000 acteurs de changement qui ont rejoint plus de 2 000 hubs dans tous les secteurs et zones du monde. Si cela vous intéresse, rejoignez notre u-lab gratuit qui démarre en septembre. C’est le point d’entrée dans la u-school for transformation, un prototype d’infrastructure d’apprentissage multi-locale à l’intersection de la science, de l’art, de la conscience et de la pratique de transformation des systèmes et du soi.

Nous voulons tous agir sans savoir vraiment comment. Peut-être pouvons-nous prototyper cette infrastructure de sensibilisation pour sentir et actualiser le futur émergent via la formation de petits cercles de présence radicale — comme des espaces contenants pour se soutenir les uns les autres et protéger la flamme de notre potentiel futur le plus élevé (et celui de notre planète) en cette période clé de risque existentiel. Ce sont ces champs de connexion profonde et de présence partagée radicale qui peuvent soutenir la guérison et devenir le terreau et les graines d’une nouvelle civilisation en émergence.

Voir :

Le prochain u-lab, de septembre à décembre 2022 : https://www.edx.org/course/ulab-leading-from-the-emerging-future

u-school for transformation : https://www.u-school.org

Mes remerciements vont à mes collègues Kelvy Bird pour le visuel de la bannière, et à Becky Buell, Antoinette Klatzky, Eva Pomeroy, Maria Daniel Bras, Dorian Baroni, Emma Paine et Stefan Day pour leurs commentaires et modifications effectuées sur le projet de cet article.

Traduction : Véronique Campillo

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