Poutine et le Pouvoir de l’ACTION Collective basé sur l’attention partagée : Une Méditation en 10 points sur notre moment présent

article original par Otto Scharmer, traduction par Anna Matard
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PARTIE I : LA GRAMMAIRE SOCIALE DE LA DESTRUCTION

Dans ce blog, je vous invite à me rejoindre dans un voyage méditatif sur le moment présent. Nous commençons par la guerre de Poutine en Ukraine, nous présentons certaines des forces systémiques plus profondes en jeu, puis nous examinons le paysage émergent des champs sociaux conflictuels et nous concluons par ce qui pourrait bien être la superpuissance émergente de la politique du 21e siècle : notre capacité à activer une action collective à partir d’une conscience partagée de l’ensemble.

1. Franchir le seuil

“Le monde ne sera plus jamais le même”. Ce sont, selon le chroniqueur du New York Times, Tom Friedman, les sept mots les plus dangereux du journalisme. Friedman n’est pas le seul à les utiliser pour donner un sens à notre époque. Nous sommes nombreux à faire de même. En regardant l’invasion de l’Ukraine par Poutine se dérouler en temps réel depuis le 24 février, la plupart d’entre nous se sentent bloqués et paralysés par les actes horribles qui se déroulent sous nos yeux.

Nous avons l’impression de franchir le seuil d’une nouvelle période. Cette nouvelle période a été comparée à l’ère de la guerre froide qui s’est terminée en 1989. Certains suggèrent que Vladimir Poutine essaie de revenir en arrière d’au moins 30 ans dans son effort pour rendre la Russie “grande à nouveau”. Je pense cependant que nous sommes dans une situation bien différente aujourd’hui. La guerre froide était un conflit entre deux systèmes sociaux et économiques opposés sur la base d’une logique militaire commune que les experts appellent la destruction mutuelle assurée — ou MAD (en anglais veut dire fou), un acronyme plutôt approprié. Le “système d’exploitation” de la MAD a fonctionné parce qu’il reposait sur une logique commune. Il était fondé sur un ensemble d’hypothèses partagées et sur un sens commun de la réalité des deux côtés du fossé géopolitique.

Aujourd’hui, cependant, cette logique commune et ce sens de la réalité ont été fracturés. Nous le constatons au niveau national dans de nombreux pays, y compris, douloureusement, aux États-Unis. Nous assistons ici à une érosion de
la base même du processus démocratique, comme en témoignent les dernières élections. Depuis cette élection, nous avons un parti qui continue de nier la légitimité des résultats de l’élection de 2020, tout en s’engageant activement dans la suppression des électeurs (27 États ont introduit plus de 250 projets de loi restrictifs des dispositions de vote depuis que Trump a perdu en 2020). Ajoutez à cela la machine à algorithmes Facebook/Meta qui soutient la fabrication massive d’indignation, de colère, de désinformation et de peur, et vous comprenez pourquoi cette polarisation et cette fragmentation équivalent à une attaque contre les fondements mêmes de la démocratie. Dans la plupart des pays, la capacité des sociétés à organiser des espaces permettant de donner un sens à des questions sociales complexes et de les analyser sous différents angles est attaquée et se dissipe.

2. L’angle mort de Poutine

Après l’occupation de la Crimée par la Russie en 2014, Angela Merkel, alors chancelière d’Allemagne, s’est entretenue avec le président Poutine et a rapporté au président Obama que, selon elle, M. Poutine avait perdu le contact avec la réalité. Il vivait, disait-elle, dans “un autre monde”. Cet état d’esprit de fragmentation, d’isolement et de séparation est visible dans les photos récentes de Poutine seul à un bout d’une table massive et de son équipe (ou occasionnellement d’un chef d’État), à l’autre bout.

Vladimir Poutine rencontre ses conseillers — crédit photo: https://preview.telegraph.co.uk

Cet isolement (de votre équipe, des personnes qui pensent différemment, et finalement de la réalité), est évidemment en contradiction avec la complexité de plus en plus volatile des défis du monde réel d’aujourd’hui. Même si Poutine, commandant en chef de l’une des armées les plus puissantes de l’histoire mondiale, peut continuer à gagner toutes les batailles militaires pendant un certain temps, il semble que cette séparation de la réalité — c’est-à-dire la réalité de ses propres angles morts — ait déjà semé les graines de sa perte. Ses angles morts semblent être la force de la société civile et le pouvoir de l’action collective à partir d’une conscience partagée.

La force de la société civile se manifeste par le courage et la détermination du peuple ukrainien — pas seulement des militaires, mais de tous. L’ensemble de la population a laissé tomber tout le reste pour collaborer à sa défense et à sa survie collectives d’une manière qui touche et inspire à peu près tout le monde. Poutine et l’armée russe ont manifestement été pris par surprise par cette détermination collective. Leur deuxième surprise a été la réaction en Russie. La société civile s’est manifestée là aussi sous la forme de manifestations anti-guerre dans plus de 1 000 villes de Russie ; 7 000 scientifiques russes ont signé une lettre ouverte contre la guerre quelques jours après le début de l’invasion. Ces signaux visibles de dissidence ne sont pas encore massifs. Mais ils constituent un début important qui pourrait se transformer rapidement en quelque chose de plus large et de plus profond dans toute la Russie, même si la propagande et la répression russes répriment de plus en plus durement toute protestation.

Le soir du 24 février, jour où l’armée russe a envahi l’Ukraine, le Conseil européen, qui regroupe les 27 chefs d’État des pays de l’UE, s’est réuni à Bruxelles. À l’issue de la réunion, ils ont annoncé une série de décisions et de sanctions historiques : des sanctions visant les secteurs de la finance, de l’énergie et des transports de la Russie ; une interdiction de voyager et un gel des avoirs pour les principaux individus et oligarques ; et un soutien militaire direct à un pays non membre de l’UE. En matière de politique étrangère, le Conseil européen doit se mettre d’accord à l’unanimité avant d’agir, et il est donc notoire qu’il n’agit souvent PAS. Que s’est-il passé pour que des décisions aussi historiques et unanimes soient prises ? Pourquoi, ce soir-là et tout au long de la semaine suivante, les membres de l’UE étaient-ils si fortement d’accord ?

Nous ne connaissons pas encore toute l’histoire, mais il semble y avoir deux facteurs favorables importants : (a) le fait de voir la brutalité de l’invasion russe et (b) une conversation directe entre les dirigeants de l’UE et le président Zelensky depuis son bunker à Kiev, au cours de laquelle il a dit à ses collègues que cela pourrait bien être la dernière fois qu’ils le voient vivant. Ces événements ont facilité une prise de conscience de la part des dirigeants européens : ils ont réalisé qu’ils faisaient partie du problème, qu’ils finançaient la guerre de Poutine en achetant du gaz et du pétrole russes et qu’ils devaient agir très différemment à l’avenir.

Ce phénomène, lorsqu’un groupe de dirigeants commence à agir à partir d’une vision et d’une conscience communes de l’ensemble de la situation — plutôt qu’à partir d’une multitude d’agendas nationaux abstraits et étroitement définis — est ce que j’appelle l’action collective à partir d’une conscience commune ( ACCC ou CASA en anglais).

Pourquoi Poutine et son équipe de renseignement très sophistiquée ont-ils été apparemment incapables d’évaluer et d’anticiper avec précision la réaction de la société civile et l’unité rapide des pays occidentaux ?

Personne ne connaît la réponse à cette question. Mais j’ai une intuition : parce que le système de renseignement de Poutine, qui peut être brillant dans l’analyse des formations et des forces existantes, a un angle mort lorsqu’il s’agit d’actions qui naissent du coeur et d’une conscience partagée de l’ensemble. Or, c’est précisément le type d’action collective que le courageux peuple ukrainien incarne de manière si inspirante, et qui commence à se propager dans les rues, les villages et les villes de Russie et d’ailleurs, y compris dans des lieux plutôt improbables, comme le Conseil européen de Bruxelles.

3. L’angle mort de l’Occident

Poutine a peut-être des oeillères concernant le pouvoir de la société civile et le pouvoir de l’action collective qui découle d’une conscience partagée, mais qu’en est-il des oeillères de l’Occident ? Permettez-moi d’être plus précis : s’il était si clair que Poutine prévoyait d’envahir l’Ukraine (comme les services de renseignement américains l’avaient prédit depuis de nombreux mois), et s’il était tout aussi clair que l’OTAN ne pourrait jamais intervenir directement (sans risquer une guerre nucléaire totale), alors POURQUOI était-il si impossible pour l’Occident d’accepter simplement la demande principale souvent répétée de Poutine : une garantie que l’Ukraine ne serait pas autorisée à rejoindre l’OTAN (tout comme la Finlande, la Suède, l’Autriche et l’Irlande, qui sont toutes membres de l’UE mais pas de l’OTAN) ?

À quoi pensaient les dirigeants occidentaux — en particulier américains ? Quelle était la rationalité de la stratégie occidentale contre la Russie, en deux points : 1) des décennies d’ignorance et de mépris des objections russes aux différentes vagues d’expansion de l’OTAN vers l’est, et 2) le pari que Poutine changerait de comportement sous la menace de sanctions économiques ?

Ce pari a toujours été très risqué. L’Union soviétique a fonctionné dans ces conditions pendant la majeure partie de son existence. Et aujourd’hui, cela ne fait que renforcer l’alliance et l’intégration économique Chine-Russie. En quoi est-ce une stratégie rationnelle si — comme le voit le président américain Biden — la Chine est considérée comme le principal rival stratégique des États-Unis ?

Depuis la première vague d’expansion de l’OTAN vers l’est, jusqu’aux frontières de l’ancienne Union soviétique, puis à l’intérieur de ces frontières, un petit nombre de voix réfléchies au sein de l’establishment de la politique étrangère américaine ont averti que cette expansion pourrait avoir des conséquences catastrophiques. En particulier, George Kennan, l’architecte clé de la stratégie occidentale d’endiguement de la guerre froide contre l’Union soviétique, a averti dans une interview au New York Times en 1998, après le premier cycle d’expansion de l’OTAN, qu’il voyait dans cette démarche “le début d’une nouvelle guerre froide”. Il a déclaré : “Je pense que les Russes vont progressivement réagir de manière assez négative et que cela affectera leurs politiques. Je pense que c’est une erreur tragique. Il n’y avait aucune raison pour cela. Personne ne menaçait personne d’autre”. Robert M. Gates, qui a été secrétaire à la Défense sous les administrations de George W. Bush et de Barack Obama, a réfléchi dans ses mémoires de 2015 au fait que l’initiative de Bush visant à faire entrer la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN allait “vraiment trop loin.” Selon lui, c’était “ignorer imprudemment ce que les Russes considéraient comme leurs propres intérêts nationaux vitaux.”

Pourquoi l’administration Biden a-t-elle été si sourde aux plaintes répétées de la Russie ? Que diraient les Américains si, par exemple, le Mexique rejoignait une alliance militaire hostile ? Que se passerait-il si le Mexique était rejoint par le Texas (un État qui appartenait autrefois au Mexique) ? Que penserait la Maison Blanche si des missiles situés à Houston étaient pointés sur la capitale américaine ? Nous ne pouvons que deviner. Mais nous n’avons pas à le faire dans le cas de Cuba. La crise des missiles de Cuba de 1962 a fait vaciller le monde vers la troisième guerre mondiale. Qu’est-ce qui a mis fin à la crise ? Les Russes ont retiré leurs missiles à moyenne portée de Cuba. C’est ce dont tout le monde se souvient. Ce dont personne ne se souvient, c’est de la deuxième partie de l’accord avec les Russes : les États-Unis ont retiré leurs propres missiles de moyenne portée de Turquie. Cette partie de l’accord a été gardée secrète afin que le président Kennedy ne passe pas pour un faible aux yeux du public américain.

Cela nous ramène directement à Biden. Pourquoi la politique étrangère américaine est-elle perpétuellement incapable de respecter les préoccupations sécuritaires d’une autre grande puissance nucléaire qui a été envahie par les forces occidentales plus d’une fois (Hitler, Napoléon) et qui, dans les années 1990, a vécu une autre expérience traumatisante : l’effondrement de son empire et de son économie (guidée par les conseils des experts occidentaux) ?

Qu’est-ce qui a rendu si difficile la simple reconnaissance de ces préoccupations ? Était-ce l’ignorance ? L’arrogance ? Ou simplement l’incapacité à établir de véritables relations avec un président peut-être traumatisé d’un pays qui a perdu 24 millions de personnes pendant la Seconde Guerre mondiale ? Quelle que soit la raison, le fait est que CETTE stratégie — quelle qu’elle ait été — s’est effondrée.

Mettre en évidence ces lacunes de l’Amérique d’aujourd’hui est tout aussi populaire que de critiquer en 2003 l’invasion américaine de l’Irak (qui, comme l’invasion de l’Ukraine, a été menée sous des prétextes faux et fabriqués). Personne ne veut l’entendre. Parce que cela fait partie de l’angle mort collectif de l’Occident : notre propre rôle dans l’élaboration de la tragédie qui se déroule en Ukraine.

Il convient de noter que George W. Bush, après avoir lancé la guerre contre le terrorisme en 2001, a décidé, à la fin de son second mandat, de faire un autre geste majeur : inviter l’Ukraine (et la Géorgie) à rejoindre l’OTAN. Cette décision a déclenché une autre chaîne d’événements potentiellement catastrophiques qui, 14 ans plus tard, en 2022, nous explosent au visage.

Ces deux « gaffes » de Bush résultent de la même structure intellectuelle : une pensée binaire fondée sur la division du monde entre le bien et le mal. C’est ce paradigme de pensée qui a empêché les décideurs de concevoir une réponse au 11 septembre autre que la guerre contre le terrorisme ou un rôle pour l’Ukraine autre que celui d’un État faisant face à une Russie hostile (et de plus en plus isolée). Pourquoi ne pas voir l’Ukraine comme un pont florissant qui relie l’UE à la Russie, avec à la fois une adhésion à l’UE et des liens profonds avec la Russie, mais sans être membre d’aucune alliance militaire (comme la Finlande, la Suède, l’Autriche et l’Irlande) ?

4. La grammaire sociale de la destruction : Etat d’Absence

Si nous prenons un peu de recul pour examiner la structure cognitive plus profonde qui est à l’origine de cette guerre, que voyons-nous ?

Nous voyons un système qui nous amène à créer collectivement des résultats que personne ne souhaite. Je ne crois pas que quiconque dans le monde ait voulu voir ce que nous voyons maintenant en Ukraine. Certainement pas les Ukrainiens. Et certainement pas les enfants/soldats russes qui ont été “dupés” dans la guerre, comme plusieurs d’entre eux l’ont décrit. Peut-être même pas Vladimir Poutine. Il pensait probablement que ce serait aussi facile que son invasion de la Crimée en 2014. Alors pourquoi créons-nous collectivement des résultats que personne ne souhaite — c’est-à-dire une guerre sale, encore plus de destruction environnementale et la brutalisation et le traumatisme de nos âmes ?

Figure 1 : Création et destruction : Deux grammaires sociales et deux champs sociaux

La figure 1 distingue deux conditions intérieures à partir desquelles nous, les êtres humains, pouvons choisir de fonctionner. L’une est basée sur l’ouverture de l’esprit, du coeur et de la volonté — c’est-à-dire la curiosité, la compassion et le courage — et l’autre est basée sur la fermeture de l’esprit, du coeur et de la volonté — l’ignorance, la haine et la peur.

La moitié supérieure de la figure 1 résume brièvement la dynamique cognitive collective qui nous a conduits à la guerre de Poutine en Ukraine. Le gel et la fermeture de l’esprit, du coeur et de la volonté ont donné lieu à six pratiques sociales et cognitives débilitantes :

- Tromper : ne pas dire la vérité (désinformation et mensonges).
- Dé-sensibiliser : ne pas ressentir les autres (être coincé dans sa propre chambre d’écho).
- Absence : se déconnecter de son but (dépression, déconnexion de son avenir le plus élevé).
- Blâmer les autres : incapacité à reconnaître son propre rôle à travers le regard des autres.
- Violence : violence directe, structurelle et attentionnelle.
- Destruction : de la planète, des personnes, de soi-même.

Ces six pratiques micro-cognitives représentent un système d’exploitation qui se manifeste sous de nombreux visages, dont l’un pourrait être appelé poutinisme. Quels sont les autres visages que nous voyons, où le même système d’exploitation cognitif est à l’oeuvre ? Le trumpisme est bien sûr l’un des principaux, comme je l’ai déjà évoqué à plusieurs reprises. Malgré certaines différences évidentes, le trumpisme et le poutinisme partagent les mêmes six composantes cognitives essentielles qui définissent leurs modes de fonctionnement respectifs. Un exemple particulièrement déchirant de l’impact du poutinisme sur ses propres troupes se trouve dans un message texte envoyé par un jeune soldat russe à sa mère, juste avant sa mort :

“Maman, je suis en Ukraine. Il y a une vraie guerre qui fait rage ici. J’ai peur. Nous bombardons toutes les villes ensemble, en visant même les civils. On nous avait dit qu’ils nous accueilleraient, et ils se jettent sous nos véhicules blindés, se jettent sous les roues, et ne nous laissent pas passer. Ils nous traitent de fascistes. Maman, c’est si dur”.

Ce SMS rapporté nous parle de tromperie (“ on nous a dit… “), de désensibilisation (“ ils se jettent sous nos véhicules blindés… “), et de destruction (“ nous bombardons toutes les villes… en visant même les civils “). Ses derniers mots, “Maman, c’est si dur”, expriment l’éveil d’une conscience que ce chemin sur lequel il se trouvait — le chemin de la destruction — était profondément mauvais.

La grammaire sociale de la destruction façonne aujourd’hui le comportement collectif à de nombreux niveaux de la société. Prenons l’exemple de l’industrie du négationnisme climatique. Au début des années 2000, l’industrie pétrolière et gazière aux États-Unis a remarqué que la majorité du public, y compris la majorité des électeurs républicains, soutenait l’introduction d’une taxe sur le carbone pour mieux lutter contre le réchauffement de la planète et la déstabilisation du climat. Ils ont lancé une campagne bien organisée et bien financée (avec plus de 500 millions de dollars), qui a effectivement mis l’industrie du déni climatique sur la carte. L’une des stratégies clés consistait à discréditer la science du climat et les climatologues en semant et en amplifiant les voix du doute. Et cela a fonctionné. La campagne a réussi à renverser l’opinion publique aux États-Unis. L’intervention s’est concentrée sur la première partie du cycle d’absolution (tromper en semant la désinformation et le doute), alors que l’impact touche de manière disproportionnée les plus vulnérables, aujourd’hui et à l’avenir (par la destruction causée par la déstabilisation du climat).

Un autre exemple est celui des grandes entreprises technologiques. Le problème de la plupart des géants des médias sociaux n’est pas qu’ils ne ferment pas les sites qui amplifient la désinformation. Le problème réside dans l’ensemble du modèle économique qui a fait de Facebook une entreprise de plusieurs milliards de dollars. Il s’agit d’un modèle économique fondé sur la maximisation de l’engagement des utilisateurs en activant et en amplifiant la
désinformation, la colère, la haine et la peur. Facebook, comme le trumpisme et le poutinisme, active les mêmes comportements cognitifs et sociaux que ceux dont j’ai parlé dans d’autres endroits : la tromperie (la désinformation obtient plus de partages que l’information réelle), la désensibilisation (chambres d’écho, colère, haine), l’absence (amplification de la dépression), le blâme (trolling), la destruction (violence contre les réfugiés proportionnelle à l’utilisation de Facebook), tout cela nous conduisant finalement à l’autodestruction.

Dernier exemple : le 11 septembre. Comme tous les actes de terrorisme, les attaques du 11 septembre incarnent 100% de la grammaire de la destruction (le recrutement et l’entraînement des kamikazes suivent également ces schémas). Lorsque cette attaque a eu lieu, l’Amérique avait le choix : elle pouvait choisir de répondre en ouvrant ou en fermant son esprit, son coeur et sa volonté. Nous savons tous ce qui s’est passé. C’est la réaction de gel de l’esprit, du coeur et de la volonté qui a pris le dessus et a abouti au lancement de la “guerre contre le terrorisme”. Avance rapide de 20 ans. Qu’est-ce qui a résulté de ce choix ? Cinq résultats majeurs :

- Elle a coûté 8 000 milliards de dollars et 900 000 vies, et elle a laissé les talibans et Al-Qaïda beaucoup plus forts qu’il y a 20 ans.
- Elle a conduit les États-Unis à torturer des personnes innocentes, violant ainsi les valeurs mêmes que la guerre prétendait défendre.
- Elle a donné naissance à un système de surveillance intérieure complet, impensable auparavant.
- Elle a semé une méfiance générale à l’égard des institutions qui a fini par donner naissance au terrorisme intérieur aux États-Unis, notamment l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021.
- Enfin, et c’est peut-être le plus important, elle nous a incités à perdre de vue le véritable défi mondial de notre époque : les urgences planétaires et sociales qui nécessitent de nouvelles formes de collaboration mondiale pour une action collective décisive dès maintenant.

Il est clair que le phénomène du poutinisme n’est pas entièrement nouveau. Il manifeste sur la scène géopolitique quelque chose que nous avons déjà vu dans des contextes plus restreints. Nous le voyons dans le Trumpisme. Nous le voyons
dans notre propre comportement collectif face au changement climatique. Nous le voyons dans le traitement épouvantable des Africains à la frontière ukraino-polonaise. Nous le voyons dans l’attention inégale portée par les médias occidentaux à la guerre en Ukraine par rapport à celles du Soudan, de la Syrie ou du Myanmar. Nous le voyons chaque fois que nous nous égarons et que nous adoptons collectivement des résultats qui infligent de la violence aux autres, qu’il s’agisse de violence directe, structurelle ou attentionnelle. Rien de tout cela n’est nouveau. Ce qui est nouveau, c’est la croissance de ce phénomène au cours des dix ou vingt dernières années, qui est au moins en partie liée à l’amplification des champs sociaux toxiques par les médias sociaux et les grandes technologies.

Alors, que voyons-nous lorsque nous regardons la réalité à travers la lentille des deux champs sociaux, ou des deux grammaires sociales, que j’ai décrits ci-dessus ? Nous constatons que l’un de ces champs a connu une croissance exponentielle tandis que l’autre semble avoir été évincé. C’est bien sûr la raison pour laquelle tant d’entre nous vivent avec une anxiété, une dépression et un désespoir croissants. C’est l’histoire de ce que j’appelle “l’absencing”, l’état d’absence. Dans la deuxième partie de cet article, je raconterai une histoire complètement différente, une histoire qui regarde les événements actuels à travers une lentille différente : la lentille de la présence « le présencing »- c’est-à-dire, le futur qui commence à émerger grâce à des actions collectives basées sur la conscience maintenant.

Partie II : La grammaire sociale de la création : bientôt disponible.

Merci à mes collègues Kelvy Bird pour le visuel en ouverture de cette réflexion et à Becky Buell, Eva Pomeroy, Maria Daniel Bras, Priya Mahtani, et Rachel Hentsch pour leurs commentaires et révisions utiles sur le projet.

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